Le 11 mars 1990 naissait le Mouvement patriotique du salut. À l’époque, le MPS surgissait comme une promesse, celle de tourner la page d’un régime brutal et de remettre le Tchad sur les rails de la liberté et de la dignité politique. Face aux années de répression du pouvoir dictatorial de Hissein Habré et sa police répressive, la tristement célèbre DDS, le MPS incarnait l’espoir d’une ère nouvelle fondée sur la démocratie, la justice et le pluralisme.

Il faut le reconnaître, dans ses premières années, le MPS a ouvert un espace politique inédit. Le multipartisme a été instauré, les partis politiques se sont multipliés, la presse indépendante a émergé et les associations de la société civile ont commencé à se structurer. La Conférence nationale souveraine de 1993 a symbolisé cette ouverture. Pour la première fois depuis longtemps, les tchadiens pouvaient débattre, s’organiser, critiquer le pouvoir.

Mais cette promesse n’aura été qu’un printemps de courte durée.

Très vite, l’idéal démocratique a commencé à s’effriter sous le poids d’un pouvoir de plus en plus centralisé. Le tournant décisif intervient en 2005 avec la modification de la Constitution supprimant la limitation du nombre de mandats présidentiels. Ce jour-là, l’esprit de l’alternance démocratique a été sacrifié sur l’autel du pouvoir à vie.

À partir de ce moment, la démocratie tchadienne a progressivement basculé vers ce que beaucoup décrivent aujourd’hui comme une démocratie de façade.

Les institutions existent, mais leur indépendance est contestée. Les élections se tiennent, mais l’alternance n’a jamais eu lieu. Les partis politiques sont autorisés, mais l’équilibre réel du pouvoir reste figé.

Et le fait le plus révélateur de cette dérive est sans doute est que depuis 1990, le pouvoir n’a jamais quitté les mains du MPS.

Pendant plus de 30 ans, Idriss Deby Itno a dirigé le pays. Puis, à sa mort en 2021, le pouvoir ne s’est pas transmis par les urnes mais par un mécanisme militaire qui a porté son propre fils à la tête de l’État.

Du père au fils.

Dans une république censée être fondée sur la souveraineté populaire, cette succession familiale a laissé un goût amer. Beaucoup y ont vu la confirmation que le système politique tchadien avait glissé d’un projet démocratique vers une forme de pouvoir dynastique.

La promesse d’alternance s’est ainsi transformée en permanence du même système.

Parallèlement, l’espace démocratique s’est progressivement rétréci. Les manifestations ont souvent été interdites ou dispersées par la force. Des opposants ont été arrêtés. D’autres ont disparu dans des circonstances troubles.

La disparition de l’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh en 2008 reste l’une des pages les plus sombres de la vie politique nationale. Plus récemment, la mort de l’opposant Yaya Dillo dans une opération militaire a ravivé les accusations d’un pouvoir qui ne tolère plus la contestation.

Au fil des années, un autre phénomène s’est enraciné, la confusion entre l’État, le parti et les réseaux de loyauté politique. Le clientélisme et le favoritisme sont devenus, selon de nombreux observateurs, des instruments de gouvernance. Les postes et les ressources servent moins à construire l’État qu’à consolider des fidélités.

Pendant ce temps, la promesse de développement reste largement inachevée. Malgré les revenus pétroliers, le Tchad figure encore parmi les pays les moins développés du monde, toujours au bas de l’échelle. L’écart entre les richesses naturelles du pays et la réalité quotidienne de la population demeure l’un des paradoxes les plus criants du système.

36 ans après sa naissance, le Mouvement patriotique du salut se retrouve face à une question que l’histoire ne cessera de poser, que reste-t-il réellement de l’idéal de 1990 ?

Le mouvement qui promettait la démocratie a certes ouvert la porte du pluralisme. Mais avec le temps, cette porte semble s’être refermée derrière lui.

Aujourd’hui, beaucoup de tchadiens ont le sentiment d’assister à un spectacle institutionnel où les formes de la démocratie subsistent  élections, partis, institutions mais où l’essence même de l’alternance, de la responsabilité politique, de la justice demeure absente.

Une démocratie qui existe sur le papier.

Une démocratie que l’on organise. Mais une démocratie qui, dans les faits, ne change jamais le pouvoir.

Et c’est peut-être là la question la plus douloureuse pour la mémoire de ceux qui ont combattu et parfois donné leur vie au nom du projet du 11 mars 1990, leur sacrifice était-il destiné à bâtir une véritable démocratie ou simplement à remplacer un pouvoir par un autre qui finirait, lui aussi, par s’éterniser ?

36 ans plus tard, le doute n’est plus seulement politique. Il est historique. Et il pèse lourd sur la conscience nationale. Les idéaux et les martyrs du MPS semblent être trahis par les ambitions de ceux qui dirigent le parti.


Abderamane Moussa Amadaye

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