
Deux ans ont passé. Deux longues années depuis que l’opposant tchadien Yaya Dillo, président du Parti socialiste sans frontières (PSF), lançait à l’aube du 28 février 2024 un message d’alerte, « Des militaires nous encerclent au siège de Klémat ». Ce cri, posté dans l’urgence, sera sa dernière prise sur Facebook où il est largement actif et suivi. Depuis, le temps a filé, mais la vérité, elle, piétine. Dillo a été arraché cruellement et l’enquête promise est restée lettre morte.
La tragédie ne surgit pas de nulle part. La veille déjà, la tension était dangereusement montée. L’enlèvement puis la blessure d’Abakar Torabi, Secrétaire National Adjoint Chargé des Finances du PSF, avaient semé la confusion et la colère. Donné un moment pour mort, il déclenche un mouvement de panique parmi militants et proches. Plusieurs se dirigent d’abord vers l’hôpital, puis convergent vers le siège de l’Agence nationale de sécurité de l’État (ANSE), soupçonnée d’être impliquée. Devant les locaux, la situation dégénère. Des tirs retentissent. Le sang coule. Ce face-à-face tendu marque un point de rupture. La capitale entre dans une zone de turbulence.
Quelques heures plus tard, à l’aube du 28 février, le quartier de Klémat est méthodiquement verrouillé. Deux ceintures de sécurité, celle de la police et celui des blindés, des pick-up militarisés. Les accès sont bloqués, le réseau internet coupé, les riverains tenus à distance. Tout indique une opération soigneusement préparée. Vers la mi-journée, des tirs nourris éclatent autour du siège du PSF. Puis, comme souvent dans les séquences sensibles, le silence tombe brutalement.
Le lendemain, le procureur Oumar Kedellaye confirme la mort de Yaya Dillo, évoquant aussi des blessés et des interpellations. Mais un autre fait va durablement nourrir les soupçons, quelques heures à peine après l’assaut, le siège du PSF est rasé par des bulldozers. Une scène potentiellement cruciale disparaît sous les gravats avant même qu’une lumière indépendante ne puisse s’y poser.
Face à l’émoi, le gouvernement promet alors une enquête « de type international ». L’engagement est public, solennel, largement relayé. Deux ans plus tard, elle est devenue une promesse immobile. Aucun rapport rendu public. Aucune responsabilité clairement établie. Aucune pédagogie judiciaire pour éclairer l’opinion.
Dans un pays où d’autres dossiers sensibles peinent déjà à livrer leurs vérités, comme celle de la repression sanglante du 20 octobre 2022 ou encore la disparition de l’opposant Ibni Oumar il y a 18 ans sous Deby père, cette inertie alimente les doutes quant à la sincérité du gouvernement. La famille de l’opposant, faute de réponses jugées satisfaisantes, s’est tournée vers la justice française, signe supplémentaire d’une confiance érodée.
Deux ans après, la mort de Yaya Dillo dépasse le seul affrontement politique. La justice semble muette sans lueur d’espoir. Et tant que l’enquête promise restera immobile, l’ombre de Dillo continuera de planer et avec elle, le soupçon.
Abderamane Moussa Amadaye