
Lancée officiellement le 9 mai dernier depuis Bruxelles, l’Alliance des démocrates pour le Sahel (ADS) suscite de vives réactions, notamment sur les réseaux sociaux. Accusée par certains d’être « téléguidée » par des puissances étrangères, cette coalition citoyenne transnationale affirme vouloir défendre l’ordre constitutionnel, les libertés publiques et la démilitarisation de l’espace politique au Mali, au Burkina Faso et au Niger appelé aujourd’hui Alliance des États du Sahel dirigé par des milltaires. Son secrétaire général adjoint, Idder Alghabid, répond sans détour aux critiques et détaille la stratégie de l’organisation. Entrevue.
FT : L’ADS a été lancée à Bruxelles. Pouvez-vous nous expliquer ce choix et comment vous assurez, au quotidien, le lien avec les populations du Mali, du Burkina Faso et du Niger ?
Réponse :
Bruxelles est un symbole de la liberté, de la diplomatie, du dialogue et du compromis. Ce sont ces valeurs que nous défendons et que nous partageons en ce moment. Le Sahel, de par son histoire, est une civilisation de dialogue, de consultation et de concertation. Le droit africain comparé nous livre avec éloquence ces enseignements.
Je vous rappelle la correspondance entre Rhèdi et Usbeck, dans les Lettres persanes de Montesquieu (« Le progrès scientifique, pour quoi faire ? »). Je voudrais ici rappeler l’apport de la technologie moderne dans le rapprochement entre les nations et les peuples. L’ancrage des GAFAM dans le quotidien de l’humanité permet la circulation de l’information à un rythme inimaginable. Le monde est en réalité aujourd’hui un village planétaire : le moindre événement est tout de suite su et apprécié par tout le monde. Pour preuve, 30 000 personnes ont suivi en direct notre cérémonie officielle de lancement.
FT: Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux qui accusent l’ADS d’être « téléguidée » ou financée par des officines étrangères. Que leur répondez-vous concrètement ?
Réponse :
Voilà une question qui me fait rire. Faut-il instrumentaliser quelqu’un pour lui faire comprendre que ses droits et libertés sont violés ? Que la gouvernance économique, politique et sécuritaire est chaotique au Sahel ? Que le nombre des déplacés au fil des jours pour raison de terrorisme est faux ? Que toutes les personnes envoyées en prison et détenues arbitrairement, ce n’est pas vrai ? Que l’absence de liberté de presse, d’expression et de manifestation des voix discordantes est fausse ? Que la situation inhumaine que vit le président Bazoum est fausse ?
Faut-il promouvoir une omerta pour ne pas être qualifié de téléguidé ?
Non, personne ne nous téléguide, personne ne nous instrumentalise. Nous sommes des esprits libres, imprégnés de convictions et de justice, face à des hommes en treillis, injustes, inhumains et cruels.
FT : Dans un espace civique très verrouillé par les militaires au pouvoir, quelles sont les formes d’action concrètes que vous pouvez encore déployer sans exposer vos membres à des représailles ?
Réponse :
Pour déployer notre vision, nous articulons notre action autour de quatre leviers stratégiques :
- Le plaidoyer diplomatique – Nous portons nos revendications auprès des instances régionales et internationales (UA, CEDEAO, UE, ONU) pour exercer une pression politique continue sur les juntes sahéliennes.
- L’action juridique (documentation et saisine) L’action se concentre sur la documentation rigoureuse des dérives et la saisine des juridictions compétentes.
- La contre-propagande Pour déconstruire la désinformation des putschistes, via une communication responsable.
- La promotion de sanctions ciblées. Nous fournissons des rapports documentés aux partenaires internationaux pour encourager des mesures restrictives (gels d’avoirs, interdictions de voyager) contre les responsables identifiés des dérives et leurs complice.
FT: Vous soutenez le président nigérien renversé et emprisonné Mohamed Bazoum. Quelle est précisément votre demande concernant son sort et celui des autres détenus politiques ?
Réponse :
Notre demande est et reste toujours fondée sur le droit. Je vous appelle à lire et à relire l’arrêt de la cour de la CEDEAO : tous les arguments développés par ces juges de haute compétence sont aussi le motif de notre combat.
Le président Bazoum est détenu illégalement sans aucun procès. Le Groupe de travail de l’ONU a formellement conclu que la détention du président Bazoum et de sa femme par la junte militaire (le CNSP) est arbitraire et constitue une violation flagrante du droit international relatif aux droits de l’homme, notamment du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
En un mot, je conclus en disant que les raisons politiques et juridiques de la séquestration du président Bazoum sont totalement infondées et le temps nous donne entièrement raison.
FT : Pouvez-vous nous citer une action précise que l’ADS entend mener d’ici la fin de l’année, et dans quel pays du Sahel ?
Réponse :
Nous avons un programme bien précis contenant des actions qui concerneront tous les pays du Sahel, et nous l’appliquerons avec rigueur.
Question 6 : Si les conditions démocratiques revenaient dans la région, l’ADS entend-elle rester une coalition citoyenne ou se muer en parti politique ?
Réponse :
Au moment précis, on appréciera. Pour l’instant, on s’occupe de l’urgence : le retour de l’ordre constitutionnel et la démilitarisation de l’espace politique au Sahel. Ce qui sûr, nous en tirerons les leçons du passé pour favoriser l’émergence des idées pragmatiques qui prendraient en charge les intérêts vitaux des populations ainsi que les défis protéiformes. Il n’y aura de place aux émotions, au populisme, plutôt la culture du travail, de l’exemplarité, de l’éthique et de bonne gouvernance.
Question 7 : La situation politique et des droits de l’homme au Tchad n’est pas très reluisante non plus, plusieurs opposants sont arrêtés, notamment l’ex-Premier ministre Masra, et des leaders du GCAP ainsi que d’autres organisations critiques ont été soit suspendus, soit dissous. Quel commentaire faites-vous ? Votre organisation va-t-elle s’élargir à l’opposition démocratique tchadienne ?
Réponse :
Nous l’avons dit à la cérémonie officielle du lancement de nos activités le 9 mai passé : nous sommes ouverts à toutes les organisations et acteurs partageant nos valeurs.
Notre attachement à la liberté, au droit et à la démocratie est absolu.
Question 8 : Aujourd’hui, l’urgence au Sahel, c’est la guerre contre le terrorisme ou le retour à l’ordre constitutionnel ?
Réponse :
Lutter pour le retour à l’ordre constitutionnel, c’est aussi lutter contre le terrorisme.
Le terrorisme prospère là où les institutions sont fragiles, où l’État est contesté et où les populations perdent confiance dans leurs dirigeants. Pour éradiquer durablement cette menace, il faut des régimes stables, des institutions fortes et une gouvernance légitime.
Les groupes terroristes combattent notre mode de gouvernance, nos États et les principes démocratiques. En défendant la démocratie, l’État de droit et l’ordre constitutionnel, nous nous opposons directement à leur projet.
La réponse sécuritaire seule ne suffira pas. La seule alternative durable, c’est de reconstruire des États forts, légitimes et démocratiques, capables de protéger leurs citoyens et de restaurer la confiance des peuples.
Entretien téléphonique réalisé par Abderamane Moussa Amadaye